LA CINQUIÈME COUCHE
MINI PRÉCIS DE BANDE DESSINÉE

PAR LA CINQUIÈME COUCHE

Ce "mini précis de bande dessinée" est l'adaptation libre et lisible d'un petit support écrit lacunaire et illisible quant à lui : le Mini précis de bande dessinée / La lecture du média bande dessinée. Ce fascicule in-octavo, qui fait les délices des collectionneurs aujourd'hui, reprenait les principaux points des cours donnés par les auteurs de La cinquième couche depuis 1993. Il nous a semblé intéressant de reprendre ici ledit texticule, non sans l'augmenter idoinement pour une compréhension aisée. C'est qu'en effet, l'écarquillement des bouches et la béance des yeux de nos étudiants en pédagogie, lettres, littératures, poésie, communication et, pour un jour au moins, bande dessinée, à qui ces cours étaient adressés voire même, tels des bons soins, prodigués, l'écarquillement et la béance des organes susdits, donc, nous ont montré à quel point notre petit média et ses possibilités sont méconnues, parfois de leurs auteurs mêmes (e.a. nous, incapable de répondre aux impertinentes questions de nos ouailles).

Les paragraphes en retrait et composés dans un caractère plus petit, comme celui-ci, sont des examens plus détaillées et jargonants des notions simplifiées et vulgarisées à l'extrème dans le texte principal, écrit en grand (puisque ce cours s'adressait aussi bien à des élèves de l'enseignement fondamental qu'à des étudiants en communication). On n'est donc pas obligé de tout lire. On n'est jamais obligé.

Magritte


1. LE SENS DE LECTURE a. De gauche à droite 

Un mouvement en avant devient un mouvement de fuite (en arrière), selon qu’on le lit de gauche à droite ou de droite à gauche (Hergé a dû corriger ses premières bande dessinée). Lorsqu'on traduit des bandes dessinées du japonais ou du sanskrit vers le français (par exemple), il ne faut pas seulement traduire le texte dans les bulles, mais il faut aussi tout adapter: elle sont entièrement remontées et les images sont inversées. La lisibilité est à ce prix.

La bande dessinée se lit dans un certain ordre, imposé par le sens de lecture. Elle doit être réalisée selon cet ordre : de gauche à droite et de haut en bas pour les langues occidentales, de droite à gauche et de haut en bas pour les langues arabes et indiennes, de haut en bas et de droite à gauche pour les langues du Sud-Est asiatique.
ex. Jacobs (La marque Jaune).
Dans le deuxième strip de cette planche, on voit Mortimer courant de la droite vers la gauche, à la poursuite de la fameuse “Marque Jaune”. L'auteur semble contrevenir à la règle (qu'il connaît pourtant: il avait dû corriger les planches de Tintin qu'Hergé avait ratées). Mortimer semble bien aller à contresens, tandis que le fugitif le distancie dans le bon sens  et ce qui devait arriver arrive: Mortimer trébuche sur un pavé disjoint, chute et la Marque Jaune quitte bientôt le champ visuel, passe derrière le cadre de la vignette en même temps qu'il se volatilise au coin d'une rue. Voilà ce qu'il en coûte, à celui, fut-il le héros, qui bafoue le sens de lecture… Forcément, il tombe.
ex.2 Franquin (Le voleur du Marsupilami)
Un avantage indiscutable

La planche de Franquin est évidente. Une seule équipe pourra marquer des buts, elle a un triple avantage sur son adversaire: elle compte dans ses rangs Valentin Mollet, héros de cet épisode; ses équipiers sont vêtus de jaune tandis que l'équipe adverse joue en noir (la couleur du mal); mais surtout, et cette dernière raison suffirait à elle seule: elle joue vers la droite, dans le sens de la lecture, un avantage indiscutable.

  b. De Haut en bas 
L’ascension d’un escalier est extrêmement délicate pour le héros de bande dessinée puisque, en vertu du sens de lecture, il aura beau monter, il sera toujours plus bas sur la planche (ce qui fait de la bande dessinée le médium idéal pour adapter le Sysiphe de Camus (par exemple)). L’auteur pallie généralement à cette difficulté en recourant à de longues vignettes verticales placées sur le même niveau.
ex. Mc Cay.

2. LE RAPPORT TEXTE-IMAGE a. Complémentarité texte / image
Habituellement, l’image et le texte sont complémentaires : ce qui n’est pas dit est montré et vice-versa. Cette indisociabilité confère en partie sa spécificité à la bande dessinée, ce qui la distingue de la peinture ou de la littérature, comme ne le montrent pas les images suivantes.

.

René Magritte "fruit, nuage, horizon, fauteuil, cheval"

Ex. : Francis Masse, "Oh, c'est une longue histoire, je ne rentrerai pas dans les détails maintenant... Ca date de l'époque de la disparition de cette fameuse pelle mécanique dont je vous parlais... Voyant l'anéantissement prochain de la totalité de l'espèce mécanique et d'outillage, un de ses derniers représentants, un certain outil de maçonnerie, d'origine triviale et douteuse, mais à l'esprit machiavélique, s'était fait passer, en jouant sur une homonymie, pour un éminent macro-rhyno-épistémologue de l'époque. Aussi, fort de la caution scientifique acquise grâce à cette imposture, il esbrouffa toute la communauté scientifique en faisant miroiter qu'il avait trouvé le moyen de ressusciter l'espèce mécanique. Exploitant à fond toutes les arcanes de son manège frauduleux, il a floué en un rien de temps une armée de gogos prêts à gober la première mouche ovnièsque, s'est fait une fortune colossale et a disparu aussi vite qu'il était apparu... Mais un mystère plane toujours depuis.. Il était extrèmement habile dans l'art de la fraude et nous n'avons jamais pu réussir à percer par quels tours de passe-passe il réussissait à berner son public... Incontestablement, c'était un prestidigitateur et un escroc de génie..."

  b. Redondance texte / image 

Le texte imite l’image, ou est-ce l'inverse?  L’action est exprimée une première fois sous une forme graphique, une seconde fois sous une forme littéraire. On peut parler de pléonasme. Il s’agit souvent d’”ancrer” la signification de l’image, autrement polysémique.

ex. Jacobs. :"Et sans donner le temps à son adversaire de se mettre en garde, Sharkey lui décoche un formidable crochet. Mais Mortimer esquive le coup..." "Attrape-ça!!!" "...et riposte par un fulgurant uppercut du droit..." "Ohw!!.." "...qui culbute Sharkey..." "...et l'envoie rouler les quatre fers en l'air, au fond de la tranchée..."


On a coutume de justifier le caractère éminemment redondant des (fastidieux) blocs textes de Jacobs en parlant de transposition stylistique, ou transposition de genre, du graphisme à la littérature, registres forcément inadéquats l'un à l'autre et donc forcements non redondants. Le texte évoquerait là où l'image montrerait, et réciproquement. Jacobs fournirait lui-même rien moins que l'adaptation littéraire de son propre récit en bande dessinée, ou l'inverse. Deux pour le prix d'un, en quelque sorte… On pourrait imaginer une bande dessinée où seraient superposés la version littéraire, l'image peinte ou dessinée, la photographie, le vers... autant de versions, de registres différents et non redondants pour un même "moment" narratif.
On pourrait introduire ici une longue parenthèse sur les rôles respectifs de l'image et du texte. Nous parlerons simplement de leur caractère plus ou moins  mimétiques, en insistant sur le fait que ce n'est pas forcément l'image qui ressemble le plus  à ce dont elle parle (tandis que le texte ne ferait — ne pourrait — que l'évoquer) contrairement à ce que notre intuition pourrait nous dire. Un texte peut ressembler à ce qu'il décrit, voireêtre  ce qu'il décrit, sans même parler de métalangage. C'est même là sa littérarité, son style, sa corporéité et toutes ces sortes de choses, outre qu'un texte ne décrit pas forcément quelque chose. Il peut l'être, la chose. Et le dessin peut évoquer, voguer entre abstraction, signification et ressemblance… en figurant ou décrivant à peine. (Pour y voir plus clair, voir "Comment lire une bande dessinée" de Scott Mc Cloud, éd. Vertige Graphique, Paris, 1999) Tout ceci est connu. Eh bien, en bande dessinée, l'image et le texte n'arrêtent pas de mélanger et d'échanger leurs fonctions, leurs rôles, leurs idées et des autocollants panninis. C'est pourquoi on ne définira pas leurs rôles respectifs: parce que c'est impossible.

  c. Décalage texte / image 
Tenant compte de la règle de complémentarité, l'auteur joue sur le décalage du texte et de l'image, de manière ironique lorsque le texte contredit l'image: le texte n'est redondant qu'en apparence et introduit un doute dans l'interprétation du récit. Il fait l'inverse de ce à quoi on le destinait : au lieu d'assurer l'univocité, il introduit l'équivocité. On appelle communément cette héroïque et acrobatique figure de style le "second degré"  (il ne s'agit bien sûr que d'une des formes du second degré qui en revêt bien d'autres, tout aussi seillantes. A cet égard, on lira avantageusement le "Traité de physiologie illustré de vingt-sept magnifiques planches anatomiques en chromographie" du Dr Seindler, en particulier le chapitre trois, sur l'obstétrique masculine). Elle requiert néanmoins pas mal de virtuosité, surtout lors de la réception.

ex: Loustal

"C'est Ines qui revient d'une partie de tennis, quelques gouttes de sueur au dessus de sa bouche. "Tiens, tiens, monsieur Tom est parmi nous." Il s'incline, montre du doigt les espadrilles maculées de poussière ocre. "Je ne saurais dire ce qui me fait le plus plaisir : que vous n'ayez pas oublié mon nom ou que vos souffrances aient pris fin." Les yeux gris effleurent son torse quand elle passe devant lui pour entrer dans le vestiaire. Plus tard, après qu'il ait affronté tous les garçons à la nage et au ping-pong. Quand les ombres des cyprès commencent à s'allonger sur le gravier, il prennent un dernier bain. Les filles barbotent autour de Tom."

  d. Autonomie texte / image 
Le texte et l'image sont entièrement dissociés, indépendants l'un de l'autre, chacun d'eux étant le support d'une trame narrative.

ex. : "Empanadas", Rocour.

Les rôles respectifs du texte et de l'image (on ne se contredit pas, on veut parler de la plasticité  du dessin et de la sémanticité  et de la scripturalité  du texte, pas de description  ou d'évocation… ) peuvent également être inversés : dans les onomatopées, où le texte devient image (ex: Muñoz), quand l'image devient écriture (ex: Tuffo - Muñoz).




3. LA SEQUENCE Règle de base

La séquence est une suite d'images articulées. Par analogie (douteuse), on dira que si la bande dessinée est une grammaire, l'image en est le mot et la séquence en est la phrase.
Même s'il est impossible d'attribuer aux images une fonction narrative strictement définie, la séquence doit “s'écrire” comme une phrase qui possède ses règles de construction.


Le paragraphe précédent appelle toutefois une remarque: certains auteurs ont tenté d'attribuer une fonction syntaxique aux images narratives et ont entrepris de les classifier: image-action, image-temps, image-description... On s'est même amusé à les dénombrer dans différents types de récits (le comics, le manga...) Ces auteurs ne parlent pas, cependant, d'image-sujet, d'image-verbe, d'image-complément du verbe... cf. Scott McCloud, op. cit.


En règle générale, l'auteur s'efforce de placer au moins un élément qui sera commun aux cases de la séquence et qui servira de point de repère pour le lecteur. Sur cet élément repose la fluidité de la lecture, le passage aisé d'une image à l'autre. Cet élément situe souvent le lieu et le temps du récit, il peut être un personnage, un élément du décor voire tout simplement la bulle, une couleur ou un motif.
Le lecteur de bande dessinée fait le "jeu des sept erreurs": il cherche ce qui, d'une image à l'autre, est resté permanent et ce qui, au contraire, a changé. Il en déduit la [une partie de la] signification. Ce n'est qu'alors qu'il pourra avancer, passer à l'image suivante et recommencer. De la rapidité de ce processus mental dépendra, en partie, la vitesse de la lecture.

Rocour

  a. Fluidité 

On s'efforce de rendre la lecture aisée, sans accroc. On peut suivre un personnage dans un déplacement régulier, d'un espace vers un autre, en passant par tous les espaces intermédiaires (de l'appartement à la rue, en passant par le vestiaire, la porte, le pallier, l'escalier, le corridor, la porte... Si on opère par ellipse —voir point 4— et qu'on ne représente pas ce long déplacement, on signale généralement dans le texte l'intention qu'a le personnage de sortir). Ces images servent à assurer une linéarité à la séquence, qui serait sinon discontinue. On peut parler d’”images-fonctions”, dans la mesure ou elles servent davantage à assurer la fluidité du récit, à passer d’une vignette à l’autre, à faire un ”bon raccord”, qu’à produire du sens. La bande dessinée classique est truffée de ce type d'image-raccord.


Ces "embrayeurs" existent aussi au cinéma. Dans une moindre mesure, car le cinéma impose sa temporalité: les images défilent, se suivent beaucoup plus naturellement qu'en bande dessinée. Certains réalisateurs n'ont plus voulu s'en servir et inventèrent ainsi une autre temporalité, moins académique, plus difficile à suivre donc (car moins académique), mais aussi plus naturaliste (plus proche de notre expérience du temps, de la durée et de la mémoire): la nouvelle vague.
La littérature use également de tels embrayeurs. Dans son cas, leur suppression est une marque stylistique forte (la littérature a, intrinsèquement, une temporalité plus forte que la bande dessinée mais, contrairement au cinéma, elle ne l'impose pas). C'est le cas notamment dans l'œuvre d'Arno Schmidt ou d'Alain Robbe Grillet. Un exemple emblématique dans ces deux genres est Hiroshima mon Amour, ciné-roman de Duras, réalisé par Resnais.


 

  b. Rupture 
L'auteur brise sciemment la fluidité, rompt la continuité de la séquence. Un élément infime assure le lien séquentiel (ex. une bulle, une texture, une couleur, un motif).


ex: Teulé

c. Immobilité
Hyper-fluidité de la séquence. Il n'y a plus de variation de l'espace. La séquence retrace l'action d'un personnage dans un même espace (panoramique), divisé artificiellement en cases. Le temps varie dans un espace immobile.


ex: Mc Cay.

4. L'ESPACE INTERICONIQUE
 

 

a. Le temps
  a1. Durée fixe 
  a2. Durée variable a2.1. Ellipse 
  a2.2. Parenthèse 
  a2.3. Simultanéité

L'espace intericonique est ce qui sépare deux images, ce qu'il y a entre  les images. Il est à la fois un saut dans l'espace et un saut dans le temps. La gestion de cet “espace” et de cette double rupture induit la vitesse, le rythme, la durée de la séquence (vitesse = espace / temps).

a. Le temps

Le temps de l'espace intericonique est la durée du récit. Elle n'est pas montrée, mais “dissimulée” entre les images qu'elle sépare. La durée de la bande dessinée est insinuée.
Chaque image contient bien sûr sa durée propre, mais on verra plus loin (point a1.) quelles difficultés présente la gestion de cette durée là. L'essentiel du rythme, de la durée et de la vitesse du récit se joue bien entre  les images, et pas en elles.

a1. Durée fixe
La durée de l'espace intericonique est régulière, "métronomique". Entre chaque image se passe le même temps. Le rythme induit peut être lent ou rapide.

ex : Magritte

Bien souvent et paradoxalement, plus une action est découpée par l'espace intericonique (plus la fréquence de l'espace intericonique est élevée dans le temps du récit, plus une durée diégétique courte s'étend au long des cases et des planches au lieu d'être ramassée en deux ou trois images), plus le rythme du récit paraît soutenu et sa vitesse de "déroulement" paraît lente. L'effet est stroboscopique: les images sont prises à intervalles de temps régulier et à un rythme soutenu (comme dans une chronophotographie de Marey), la lecture induite par de telles vignettes est très rapide: l'œil survole littéralement la planche et les pages sont tournées rapidement. Au contraire, quand l'espace intericonique marque de grands bonds dans le temps, le rythme de la lecture est lent et la vitesse du récit élevée.

Ex : Henne


ex: Breccia (Corazon Delator)

En littérature, qu'on ajoute des mots et on ajoute du temps (le mot est temps). Au cinéma, qu'on ajoute des images et on ajoute du temps (puisque l'image est  temps). La musique est  temps et rythme tout entière. L'auteur de bande dessinée a peu de prise sur la durée de la lecture, donc sur la perception de la durée du récit par le lecteur, ce dernier tournant les pages à sa guise, choisissant de lire ou de ne pas lire, de s'attarder à la contemplation d'une image ou pas…
1) L'auteur peut, bien sûr, ajouter du texte, mais le lecteur de bande dessinée sait qu'on le passe aisément.
2) L'auteur peut ajouter des images (le nombre d'images par unité de temps diégétique), mais il augmente ainsi la fréquence et le rythme, donc la vitesse de lecture.
3) On a prétendu, à tort nous semble-t-il, qu'une image horizontale et allongée "durait" plus qu'une image verticale et étroite. On a dit aussi qu'une grande image "durait" plus qu'une petite image. Il est vrai qu'un grand panorama plein de détails invite à la contemplation, mais hormis ce cas précis, que nous reprenons au point 5 et qui ne dépend pas du format, ceci est également faux.
4) L'auteur peut s'attarder longuement sur des gestes ou des objets sans durée, “intemporaliser” son récit, mais l'action et la vitesse disparaissent (cf. Fortemps, Poot et nombre d'auteurs japonais…).
5) L'auteur peut augmenter la complexité de ses images, invitant le lecteur à chercher l' / les information(s), ralentissant ainsi la vitesse de la lecture, mais il risque aussi de la décourager.
6) Dans le même ordre d'idée, l'auteur peut tendre à l'abstraction, la signification de l'image devenant floue, l'image cessant d'entretenir un lien clair, évident, immédiat avec ce qu'elle représente. La signification doit être cherchée, imaginée par le lecteur à partir des indices que l'auteur veut bien lui laisser…

Dans ces deux derniers cas [soit l'on brouille l'information dans des informations parasites, on la perd dans une confusion de traits, d'objets, de motifs (cf. Altan, Konture, Löwenthal…), soit l'on brouille la représentation dans des effets picturaux, des flous... (cf. Mattotti, Ricci, Fortemps, Poot…)] l'image cesse de fonctionner comme un signal. Le style de l'image, qui se répercute évidemment sur la narration, est éminemment producteur de sens, mais l'information qu'elle contient n'est absolument pas quantifiable, pas même maîtrisable.

a2. Durée variable

(a2.1)  Ellipse
(t=infini) d'une case à l'autre, il y a rupture de la continuité, bond en avant. Le récit présente un "trou", quelque chose s'est produit "pendant" l'espace intericonique, on est passé d'un espace à un autre, d'un personnage à un autre, ... (Il ne faut pas confondre l'ellipse avec le flash-back ou la prolepse, qui sont une rupture de la chronologie). L'espace intericonique est toujours une ellipse, mais on n'utilise ce terme que quand il y a une véritable rupture dans la continuité.


eex: Floch' & Giardino

ex: Deprez

Dans son chef-d'œuvre “Les Nébulaires”, Denis Deprez accumule les strates narratives et les ruptures formelles, stylistiques, temporelles... La double planche 17-18 est emblématique, à cet égard. La disposition des cases rend la lecture hésitante: doit on lire de gauche à droite, à travers la pliure du livre, ou de haut en bas? L'ambigüité n'est pas levée mais ne compromet pas l'intelligibilité du récit. De toute manière, ce type de planche appelle plusieurs lectures. Il se passe plus ou moins de temps (dans la lecture et  dans le récit) suivant qu'on lise “y” juste après “x” ou qu'on lise x-z-y. Le choix (l'hésitation) a donc une incidence sur la durée du récit.
Le premier strip (en choisissant la première option de lecture) est muet. Il montre un cycliste roulant le long d'un canal, aux rives duquel est amarré une péniche, tandis qu'au loin, à l'arrière plan, un train file à grande vitesse. Intrinsèquement, chaque image contient plusieurs vitesses. A condition de les confronter, c'est ce que permet la deuxième image, elles contiennent (le strip contient) plusieurs durées, la durée étant une perception relative (par ce procédé, en tout cas, Denis Deprez rend les durées évidentes). Dans la seconde image, le fleuve a suivi son cours (les reflets ont changé), la péniche amarrée est restée immobile, le cycliste a progressé à peine et le train n'est bientôt plus qu'un souvenir (seules quelques lignes de vitesse indiquent encore sa fuite, sa sortie du champ, à l'extrême droite de l'image). Notons au passage (c'est le cas de l'écrire) que le train, le canal et le cycliste sont chacun l'objet ou le lieu d'une trame de  ce récit sophistiqué.
Le strip inférieur (toujours en choisissant de lire à travers la pliure) montre d'abord le temps de la parole: les personnages n'ont pas bougé, le cadrage est identique, ainsi que la lumière. Seul le texte dans les bulles montre que quelque chose se passe: on parle. Donc je lis. Donc, ce temps là, celui nécessaire à la formulation de la parole, de la phrase, s'écoule, de même que celui nécessaire à sa lecture et à sa signification. Le même strip montre enfin l'immobilité, l'absence de changement: les personnages immobiles ne parlent pas. D'une image à l'autre rien n'a changé, apparemment. A y bien regarder, cependant, l'ombre a changé, imperceptiblement. Il a bien eu écoulement du temps, durée. A nouveau, tous ces personnages, ceux qui parlent et ceux qui sont figés, appartiennent chacun à des trames narratives distincte.
On a donc, en une seule planche et en un seul moment perceptif: vitesse et durée du train, de la péniche, du cycliste et du fleuve, de la parole et, bien sûr, l'immobilité.

(a2.2)  Parenthèse
(t=0) lorsque deux espaces intericoniques s'annulent dans une même action, soit pour arrêter l'écoulement du temps, soit pour produire un effet comique. Le temps est mis "entre parenthèses", il se fige le temps d'une "parenthèse".

ex: Vandersteen.

Dans cet exemple, il est évident que le personnage aux tempes ceintes de laurier n'a pas le temps de placer sa sentence moralisatrice pendant la course hyperbolique de l'épée.

 (a2.3)  Simultanéité
(t=0) le temps subit une forme d'arrêt ou il se contracte. L'espace intericonique n’indique pas un saut dans le temps mais, au contraire, une simultanéité d'événements.
Chaque fois que le rapport établi par l'auteur entre les images n'est pas de durée, mais d'analogie, de comparaison, de confrontation... il y a simultanéité, évidemment. A tout le moins "co-présence" dans l'espace de la planche ou de la double planche, sans solution de continuité temporelle. Mais il n'y a pas forcément, dans ces cas, de déplacement dans l'espace (du récit). Le récit n'est livré ni au temps, ni à l'espace (au mouvement). Il est figé. Ces figures peuvent trouver leur équivalent littéraire dans l'énumération. Cf. Bazooka.


ex: Mattoti

  b. L'espace 
  b1. Espace étendu 
  b2. Espace réduit 
L'espace intericonique est le lien virtuel qui sépare l'espace de l'image a de l'espace de l'image b.

ex: Tillieux
 

b1. Espace étendu (ou chargé):
Le déplacement dans l'espace est très grand (du personnage dans son salon au personnage à l'arrêt du bus). L'espace intermédiaire n'est pas montré. S'il y a rupture dans la continuité, il s'agit d'une ellipse: comme en général il faut un certain temps pour parcourir une distance, cet espace est aussi une durée plus longue. Si le rythme de la séquence est absolument régulier (d’une image à l’autre, le même temps s’écoule), alors la rupture est uniquement spatiale et il s’agit, dans la perception forcément subjective et éminemment manipulable, d’une accélération.

ex: Raúl
 

b2. Espace réduit (ou allégé):
D'une image à l'autre, le déplacement dans l'espace est nul ou très petit (du personnage dans son bain au personnage qui sort de son bain). Si l'espace, d'une image à l'autre, est fixe, le récit est entièrement livré au temps (e=0).


ex: Mc Cay.

5. L'ESPACE TRANSVERSAL

1° linéaire 
  2° tabulaire 
  3° transversal

Une planche de bande dessinée contient trois modes de lecture.

1° linéaire:
de cases en cases, soit la continuité de la séquence. C'est ce dont il a été question jusqu'ici;
 

2° tabulaire:
l'ensemble de la planche, comprise comme un tout esthétique mais aussi en tant qu'elle présente simultanément plusieurs temps du récit (contrairement au cinéma qui déroule sa durée, sans qu'il soit possible de revenir en arrière, d'anticiper ou de voir plus d'une image à la fois; contrairement à la littérature, dont la durée est celle de la lecture ou du langage, de la parole, forcément linéaires, en flux continu). La planche est souvent construite selon des lignes de forces (voire même, e.a. chez Jacobs, des axes de symétries) et elle présente des "ponts optiques", éléments graphiques qui "transgressent" l'espace intericonique et qui appartiennent simultanément à plusieurs images/strips, permettant ou facilitant le passage de l'un à l'autre. Ce mode de lecture sera abordé plus précisément au point 7: "Tabularité".

  Ex: Ricci
Ex : Jacobs

3° transversale:
au sein de la case elle-même, surgissant de la confrontation des plans et des champs.

C'est ce troisième mode de lecture que nous abordons ici.

  I. Chaque case possède son propre cadrage 
  Ce qui est caché, ce qui est montré 
 

a. Le hors-champ 

Le cadrage présuppose un choix de l'auteur, qui resserre dans l'espace disponible tout ce qui intéresse le récit à ce moment là. Ce qui n'est pas montré est "en coulisse" mais existe pourtant, virtuellement (e.a. dans La Marque Jaune, le méchant Olrik continue d'être là, prêt à surgir, sans être montré, ce qui accentue la tension, le suspens. Le lecteur laisse libre cours à ses fantasmes : il sait le bandit capable de tout. L'utilisation du hors-champs autorise la lecture la plus personnelle). Un gros plan peut servir à fixer l'attention du lecteur sur un élément dramatique, mais aussi à cacher se qui se passe derrière ou à côté de lui.
En bande dessinée, le hors champ, ne peut exister que dans la durée du récit ou dans la séquence, jamais dans une seule image prise isolément, comme au cinéma ou en photographie. Ceci tient à la nature de ces images et aux liens plus ou moins étroits qu'elles entretiennent avec la réalité, ce qui est représenté. C'est que le cinéaste ou le cadreur opèrent un choix dans la réalité des objets, du décor, des personnages qui se trouvent réellement  devant l'objectif de la caméra. Le dessinateur fait rentrer tout ce qu'il veut, autant qu'il veut, dans l'espace de l'image qu'il a lui-même défini. Ce qui est représenté n'a peut être jamais existé réellement, même sous forme de maquette. L'imagerie virtuelle tend à supprimer cette nuance, aujourd'hui: on représente en effet ce qu'on veut, tout ce qu'on veut, en photographie et en cinéma comme en peinture ou en dessin.

ex : Mattotti

   I. Chaque case possède son propre cadrage 
  Ce qui est caché, ce qui est montré 

b. Le champ-contrechamp 

C'est le principe du "voyant-vu". Il nous montre ce qu'un personnage regarde et que nous ne pouvions pas voir. Exemple: un personnage, à l'avant-plan, regarde par la fenêtre. Le cadrage ne nous permet pas de "regarder par dessus son épaule", ce qu'il voit nous est dérobé par le chambranle de la fenêtre. Dans la case suivante, nous voyons ce qu'il regarde mais, pour ôter toute équivoque, afin que nous soyons bien sûr que c'est bien là ce qu'il regarde, nous le voyons aussi, dans le fond de l'image, en train de regarder.
Il est impossible, à moins d'avoir recours au "point de vue subjectif", avec toutes les limites que présente cet artifice, d'observer une scène en ayant rigoureusement le point de vue du personnage.

ex : Giardino

Ex. : Munoz

ex. : Poot

  II. Chaque case possède ses propres plans (couches de profondeur) 
On peut ramener tous les plans sur un seul, ou les étendre à l'infini : plan moyen, large, plus large, ... Avant-plan, plan moyen, arrière-plan,...
Masson


 

 II. Chaque case possède ses propres plans (couches de profondeur) 
 

1. Règles classiques 

Usuellement, l'arrière-plan est celui du décor, qui situe l'action dans l'espace, le plan moyen celui dans lequel on place l'ensemble de l'information (les protagonistes, ...) et l'avant-plan celui qui montre l'action principale, un élément dramatique important. L'avant-plan est aussi un artifice de la composition qui resserre l'image d'un côté ou de l'autre de la case (cf. le rôle du voile, du rideau, dans la peinture classique).

ex. : Henne


 

 II. Chaque case possède ses propres plans (couches de profondeur) 

  2. Contre-exemples 
   a) Parasitage 
   b) Transgression hiérarchique 

a) Parasitage

Certains auteurs s'appliquent à ramasser tous les plans sur un seul et à perdre la bulle de dialogue dans un fourmillement d'informations parasites ( tee-shirt, néons, enseignes, pub...) Ils confèrent ainsi à l'information ”secondaire” une importance prépondérante. Celle-ci peut provoquer des interférences avec l’action principale, voire détourner le récit.

ex : Muñoz

b) Transgression hiérarchique

Tout en respectant les règles de la séquence, certains auteurs interposent les plans, amenant l'information principale vers l'arrière-plan, pour placer à l'avant-plan une information secondaire volontairement contradictoire ou présentant un lien métaphorique avec l'action.

Poot-Löwenthal

6. L'ESPACE DANS LE RECIT a. L'espace-repère

L'espace n'est pas seulement un repère séquentiel, dans le récit. Il peut être mimétique (ressemblant) à la réalité, ou non. Il peut être simplement autre. Lorsqu'il est mimétique, et c'est généralement le cas dans les récits "réalistes" ou "historiques", il est l'indicateur du lieu et de l'époque du récit. Dans tous les cas, il conditionne en partie l'atmosphère, la couleur, la sonorité du récit.
Des espaces fictifs (comme en s.f.) peuvent avoir une grande cohérence (et une grande vraissemblance, dont peut se passer la réalité) sans être mimétiques. Ils conditionneront également le climat du récit, mais seront plus rarement des indicateurs spatiaux ou temporels. Les références sont le plus souvent extra-linguistiques (c'est à dire qu'elles ne sont pas contenues dans la bande dessinée elle-même, qu'il faut donc, pour tout comprendre, connaître le —voire appartenir au même—contexte culturel qui l'a vue naître): elles proviennent de notre fond culturel, pas du récit. Ainsi, le style architectural gothique évoque pour nous le moyen-âge (et le roman gothique...), le céllophane évoque un conditionnement de grande surface commerciale, un palmier l'exotisme... Mais pour un tahitien de cinq ans ? Il est aussi étranger à l'univers européen que nous le sommes, dans un récit de s.f., à celui de la nébuleuse Orion.

ex. : Henne

b. L'espace-allégorie 
L'auteur développe un espace apparemment libre de tout rapport avec le nôtre, un espace qui à sa cohérence, un espace autonome. L'espace du récit peut être allégorique : dans "L'Incal", de Mœbius et Jodorowsky, l'univers décrit est une immense métaphore sociale et cosmique. Ce qui fait sens, l'intention des auteur, est l'espace lui-même.

ex: Mœbius

  c. L'espace-actant 
L'espace produit le récit. Il est indissociable du récit. Il n'est pas seulement le réceptacle, le lieu du récit, mais il le génère. Le récit produit est inconcevable indépendamment de cet espace.  Dans ce type de récit,  le personnage se perd dans l'arrière-plan de cases gigantesques occupées par une architecture imposante. L'architecture n'est plus un décor, mais l'information de premier plan, le personnage principal. C'est souvent le cas dans les travaux de François Schuiten et Benoît Peeters, qui montrent des univers en élaboration dont les développements conditionnent les vies des personnages, en particulier dans “Les Murailles de Samaris” qui montre une ville, semblable à celle des “Gommes”  d'Alain Robbe-Grillet, dont le rues et les façades mouvantes font un labyrinthe métaphysique qui n'existe que pour égarer le protagoniste; dans "La Fièvre d'Urbicande", où tout la ville devient un réseau cubique qui modifie tous les comportements; dans “La Tour” où l'univers est une chimérique tour de Babel en construction, où l'univers est le sens de tout; dans “Brüsel"” où Bruxelles est Bruxelles, mouvante et façadique, pleine d'architectes et  d'urbanistes "visionnaires" feignant de maîtriser une ville qui leur échappe... (cf. en littérature, le tribunal dans “Le Procès”, “le Terrier” de Kafka et bien sûr, "le Mythe de la Caverne", dans “La République”, de Platon).

ex: "La Tour", "La Fièvre d'Urbicande" de François Schuiten et Benoît Peeters.

7.  TABULARITE  
(Voir 5, 2°) Lecture de la planche dans son ensemble, composition de la page.
La planche de bande dessinée se présente comme une grille, une table  de classification ou tout serait ordonné selon un ordre narratif, qui n'est pas sans rapport avec la chronologie, mais qui n'est certes pas exclusivement déterminé par elle. La double planche de bande dessinée est aussi une unité spatiale. Elle forme donc un tout plastique.
Un récit, ou un bout de récit, y est conté. Une durée s'y déroule donc, de case en case: la durée du récit. Dans le même mouvement, une pluralité spatiale diégétique est déployée: l'(les) espace(s) du récit. Le récit se lit. La durée et l'espace diégétique son perçus diachroniquement, case après case, au fil de la lecture, tandis que l'œil perçoit synchroniquement l'espace réel de la double page. C'est ce paradoxe qu'on résout (ou ne résout pas) en gérant la tabularité.

ex. : Torrès

a. Lignes de forces

L'œil suit un parcours de case en case, à travers l'espace intericonique, à travers l'espace de la page divisé en cases et strips. On gère l'espace plastique de la planche, son équilibre formel, son harmonie, comme s'il s'agissait d'une image ou d'un tableau unique.

ex : Mattoti

ex. : Löwenthal

  b. Pont optique 
Pour assurer la lecture, on veille généralement à ce qu’un élément au moins soit commun à deux vignettes successives. Il s’agit le plus souvent d’un personnage ou d’un élément de décor.  Un motif, une ligne ou une couleur peuvent suffire. L'œil est attiré d'une image à l'autre par la résurgence de l’élément commun.


ex : Mattotti.

  c. Le all-over 
L'œil circule partout, sans pouvoir se fixer, sans qu'un élément prépondérant, sans qu'une hiérarchie interrompe sa course. L'effet est produit par une unité, une isomorphie de la surface, due à son recouvrement par un même motif, une même couleur, un quadrillage systématique, ...

ex : Löwenthal

8. LE GRAPHISME
 

a. Technique 
  a.1.Le bleu de coloriage: 
    - redondant 
    - autonome 
  a.2. La couleur directe

a. Technique
a.1.Le bleu de coloriage:
Pour garantir la clarté et la lisibilité d’une bande dessinée, malgré des qualités de papier et d’impression médiocres, on marque en noir les contours du dessin.
La reproduction d'une planche réalisée selon cette technique s'effectue en séparant le noir de la couleur. La planche est (était) alors réalisée en trois étapes: 1°) le crayonné, 2°) l'encrage, à partir duquel on réalise un "carton" ou "bleu de coloriage", c'est à dire un document séparé qu'on utilise pour la troisième étape: le coloriage. Les couleurs sont ensuite "séparées", c'est à dire divisées en leurs composantes primaires (jaune, cyan, magenta et noir) par un procédé photomécanique (filtres), mais les noirs ne seront pas imprimés. Cette couleur est en effet réservée aux traits de contours. C'est ce qui donne cet aspect "acidulé" de vieille chromo aux anciennes bande dessinée. On peut (pouvait) bien sûr y remédier en insolant la plaque du noir en deux temps: avec le film de l'encrage puis avec le film des couleurs. On ne se donnait pas cette peine, le plus souvent.

Le coloriage peut être
- redondant: la couleur remplit exactement, sans écart, le cerne noir de l'encrage. Généralement en aplat.

ex: Hermann, Tardi
- autonome: la couleur est libre par rapport au noir, puisqu'il n'est pas nécessaire que la couleur ait le même usage que le trait. Cette technique du décalage est très employée en sérigraphie.

ex: Masson

a.2. La couleur directe :
Les techniques de reproduction se sont améliorées, grâce au développement de la production assistée par ordinateur (pao), à la résolution des scanners, à la précision des presses, à la qualité des papiers (couchés, semi-couchés...). Le cerne noir n'est plus indispensable pour assurer la clarté et la lisibilité. La couleur peut se libérer. L'auteur peut l'utiliser davantage, ainsi que la touche, les textures, les transparences… comme moyens d'expression.


ex: poot

8. LE GRAPHISME b. Le style 
Eléments de textonique 
On a pu observer, en bande dessinée comme partout, l'émergence de styles graphiques et narratifs qui sont autant de conventions formelles, que les tenants du Nouveau rangent volontiers parmi les tics, paresses et autres idées reçues. Il y a de grandes catégories stylistiques. Nous voulons dire qu'il est souvent possible de "ranger" les auteurs ou les séries en fonction du style adopté, même lorsqu'il ne s'agit pas de pastiche (le pastiche est alors involontaire).
Statistiquement (source Inserm, Ogi), on a pu observer que les travaux des meilleurs auteurs échappent souvent à ces classements, ou initient fièrement, tels d'impérieux pionniers auxquels une stèle sera consacrée, une voie nouvelle sur le pic de la narration graphique, constituant par la même une nouvelle catégorie stylistiques qu'emprunteront de moins vaillant chevaliers narratifs, accompagnés de guides et sherpas plus rompus à la rude discipline que requiert la conquête narrative. On lira avantageusement à ce propos les chapitres trois et vingt-quatre du chef-d'œuvre d'Amédée-Sysiphe de Frison-Roche, “Demi de mêlée”.
Nous ne parlerons ici, succinctement, que  des codes graphiques, tels que la ligne claire (synthétique), le style "gros-nez" (comique), le "réalisme" documentaire (historique), ...

Eléments de textonique
Ces styles ont dû apparaître et s’imposer avant d’aller de soi. En d’autre mot, même le style le plus classique ou le plus académique a dû être nouveau un jour, et déconcertant. On ne s’appesantira pas ici sur la « génétique des styles », nous dirons simplement qu’il en va de même que pour la Nature: l’évolution est peut-être une lente dérive, presque imperceptible, mais elle procède également (et le plus souvent) par sauts: tout à coup, un nouvel organe apparaît, un phénomène volcanique fait jaillir une île là où il n’y avait rien et un genre nouveau surgit, venu de nulle part…
On remarquera au passage que la lente et régulière dérive des continents, résultant de la joliment nommée « tectonique des plaques », qui bougent à la vitesse d’un ongle qui pousse, si elle est un phénomène continu, depuis la nuit des temps, ne s’en manifeste pas moins par de violentes secousses… Malthus peut ainsi se réconcilier avec Leibniz.
Tous ces styles ont leurs codes, connus, identifiables pour le lecteur même peu averti ( ex. deux points pour les yeux, un rond pour la bouche, un trait pour le nez , ...) L'interprétation de ces styles est affaire de conventions, de consensus préexistants, c'est pourquoi ces codes sont très facilement lisibles. Ils ne demandent pas d'effort d'interprétation car ils sont déjà connus. On les re-connaît donc. C'est toujours plus facile. C'est pourquoi ils sont si souvent utilisés par la publicité, les média de communication (dans les gares, les avions, les manuels didactiques...). Lorsque les propos véhiculés par la bande dessinée sont neuf, l'éditeur préférera souvent qu'ils le soient dans ce type de forme, afin que le lecteur ne soit pas (trop) déconcerté. Ca se déconcerte facilement, un lecteur. Un rien l'effraye, si l'on en croit les grands éditeurs. Mais ça ne se ménage pas, si l'on en croit certains auteurs.
(cf. supra, chapitre 2, "Le rapport texte / image) Le dessin schématique — rond, points, barre = visage — fonctionne davantage comme un signal. Il s'éloigne de la ressemblance d'un portrait photographique et s'approche du code. Les dessins du code de la route (les signifiants) ne ressemblent à rien, en général, mais renvoient  efficacement et exactement à ce qu'ils désignent (le signifié). Moins un dessin est mimétique, plus il se rapproche de l'idéogramme, du mot, donc d'une convention graphique apprise et univoque: le mot "chaise" renvoie à cet objet à quatre pieds sur lequel on s'assoit. La photographie d'une chaise, plus "ressemblante", conserve aussi une part du flou, de l'hyperpolysémie de la réalité: qu'est-ce qui est montré, que représente la photographie? Est-ce cet objet à quatre pieds, ou juste une image, ou la pièce dans laquelle se trouve l'objet, une atmosphère, un style de mobilier... ? Que représente-t-on?

Poot


On peut aussi s'éloigner de la réalité (de la ressemblance) en allant vers plus d'abstraction "picturale". On peut de même s'éloigner du mot, de la signification univoque, en s'approchant du geste expressif, comme le fait le calligraphe chinois: son idéogramme est à la fois mot et chose, non pas la chose représentée (l'objet à quatre pieds), mais chose en soi, sans rapport de désignation avec la réalité de la chose désignée. Tout graphologue vous expliquera cela.
On peut ainsi dessiner un triangle de la représentation et de la signification avec un premier sommet "réalité, ressemblance", ou l'on placerait la chose, un second sommet "signification", ou l'on placerait le mot, et un troisième "plasticité", ou l'on placerait la trace du geste. (Cf. Scott McCloud, op. cit.) Toute représentation peut être placée dans la surface ainsi définie. On peut ajouter un quatrième sommet, sur un autre plan (de profondeur), qui serait le "sens", indicible, irréductible, qui donne à (re)sentir, à s'émouvoir, qui produit du sensible et toutes ces sortes de choses vibrantes et résonnantes. On obtient ainsi la "pyramide du sens", du plus bel effet, qui ravira tous vos invités.
Les auteurs qui s'inscrivent dans un style existant peuvent s'en démarquer,  juste assez pour signaler leur personnalité et permettre au lecteur de reconnaître leur "marque" parmi d'autres. Les "transgression" peuvent être légères ou radicales. Certains auteurs travaillent au mépris de toutes les règles, de toutes les conventions. Ils se détachent de la lourdeur d'une telle soumission, réinventant continuellement le médium. (cf. § supra), pour mettre la forme au service de l'histoire, au service de leur intention. Parfois délibérément (les ruptures sont l'aboutissement d'une réflexion critique sur le média, de sa déconstruction, de la recherche systématique de la forme la plus juste), parfois spontanément (l'auteur est un génie). "La forme et le contenu naissent simultanément". Ces auteurs n'hésitent pas à introduire des ruptures formelles, des ruptures de style, suivant leur adéquation avec tel récit ou telle action. Ces ruptures se font au détriment de la continuité. Excusez cette évidence. Donc au détriment d'une lecture lisse, fluide, aisée. Mais elles se font au bénéfice du sens. Donc du lecteur.
Celui de ce texte aura l'amabilité de  remarquer que nous avons fait, dans ce chapitre, tous les efforts d'impartialité et de neutralité qu'une étude sérieuse requiert. (ndr)
ex : Mattoti-Varenne-Raúl-Deprez-...

9. CONSTRUCTION DU RECIT
La plupart des grands auteurs ont leurs propres techniques pour construire le récit. Nous en décrirons quelques uns caractéristiques.

a. Récit linéaire
Les événements se succèdent les uns aux autres, suivant un ordre chronologique linéaire.

  b. Récit en trames 

Le récit se développe sur plusieurs niveaux qui sont indépendants ou qui se répondent les uns les autres, ou qui se croisent régulièrement. (Le flash-back ou le récit dans le récit, qui interrompent son cours linéaire, sont des trames narratives secondaires.)

  c. Récit en touches 
Mosaïque de fragments de récit, apparemment sans liens entre eux. Séparés, ils ont l'apparence d'anecdotes dépourvues de significations, mis bout à bout, une cohérence se fait jour et ils forment le récit.
ex: Loustal
Quant aux techniques d'écritures, nous diront simplement qu'elles ne sont guère différentes qu'en littérature ou en cinéma (encore qu'une part moins grande peut être laissée à l'improvisation dans ce dernier genre). Le récit peut être savamment construit, selon des règles narratives strictes ou improvisé, au fil de la plume et des humeurs de l'auteur. On part en général d'un concept narratif, d'un thème, d'une idée qu'on élabore classiquement dans une histoire à raconter, un synopsis, qu'on développe, augmente, amende... dans un scénario plus détaillé appelé "découpage", qui peut être écrit ou dessiné, généralement les deux. Mais ce n'est pas une règle. C'est comme on veut.

10. LE FOND  
Chaque récit véhicule son propre contenu. Il n'appartient à personne de remettre en cause les choix, les intentions de l'auteur. Cependant, nous pouvons observer dans quelle mesure le contenant tient compte du contenu.

  a. Alliage forme-contenu

Si les thèmes véhiculés par la bande dessinée s'accordent fréquemment avec des genres bien connus et déjà délimités (ceux du sitcom de base, de la série télévisée), certains auteurs développent un contenu trop personnel pour entrer dans une structure existante et un style établi (cf.supra, point 8b, "Le style"). Il importe pour eux de les transformer. Ce n'est pas leur intention qui doit être transformée pour entrer de force dans le moule, mais le moule qui doit être repoussé pour accueillir le contenu.
Si le fond colle parfaitement à la forme, s'ils sont adéquats l'un à l'autre, ils sont simultanés, indissociables.

ex: Poot

Certains auteurs introduisent délibérément des décalages entre la forme et le contenu.

  b. Fond > forme 
En général, l'auteur cherche l'adéquation la plus étroite entre le fond et la forme. La forme ne fait pas qu'imiter le fond, puisqu'elle le produit (et réciproquement), dans une surenchère expressive. Mais il arrive que la forme soit neutralisée (si tant est qu'une forme neutre puisse exister, cf. "you cannot not communicate") au profit de la narration. La bande dessinée est alors davantage un art narratif ou dramatique, comme la littérature. C'est souvent le cas dans les récits en "ligne claire". Dans "La Comète de Carthage", de Yann et Chaland, ou dans "Les Sept Boules de Cristal" de Hergé, par exemple,il n'y a aucun excès d'expressivité, aucun pathos dans le style graphique ou la mise en page employés (ligne claire et "gaufrier", cadres rectangulaires simples…) mais tout conserve une très grande efficacité dramatique. Tout est dévolu au système narratif, aux éléments sémantiques disposés tout au long du récit (la tempête, l'étrange…), et moins à la forme. Ceci ne signifie pas qu'elle serait négligée. Les systèmes graphiques développés par Hergé et Chaland sont d'une grande rigueur et quelque fois d'une grande inventivité (et d'une grande beauté) dont la fin est moins l'expressivité que la clarté.
Dans les récits de ce type, la forme devient un support presque transparent.
L'auteur, peu soucieux de coller à un genre ou à un autre, peu soucieux d'innover ou de développer un graphisme personnel, soumet tout au contenu. Le récit, c'est le contenu. Il ne vaut pas pour lui-même, mais seulement en tant qu'il véhicule ce contenu. Ce principe est souvent de mise dans la bande dessinée engagée ou autobiographique.

ex : Menu

Le graphisme employé, très adéquat au propos, rappelle certes une certaine imagerie de la période de guerre et les dessins de camp au charbon, mais l’auteur s’en tient à cette technique tout au long du récit, sans varier, sans rien ajouter, dans la mise en page ou la technique, au pathos, au caractère déjà terriblement poignant du contenu.

Ex. : Klacokar

  c. Forme > fond 
La forme génère le contenu. Ce qui est dit n'est que le prétexte à développer une forme originale ou expressive par elle-même. On peut quelques fois parler, dans ce cas, d'exercice de style. La bande dessinée est alors davantage un art plastique ou formel, comme la peinture. Dans ce type d'expériences formelles, il n'est pas rare de voir surgir de nouvelles formes de récit, efficace à produire du sens de façon originale (cf. Mallarmé, Quenaud... qui sont pourtant bien écrivains...)


ex: Varenne

11. CONCLUSION
Ce texte ne prétend nullement à l’exhaustivité et on renverra volontier le lecteur à une bibliographie fournie ci-après pour un plus ample informé, comme on dit dans les pensa des administrations. Surtout, le lecteur curieux, inventif et présentatnt quelques capacités d’émerveillement lira avec avantage « Oubapo, Oupus 1 » et les suivants qui ne manqueront pas de suivre. C’est paru à l’Association et, au moins pour un auteur, c’est une véritable incitation. Il y a aussi « Atlas de la Littérature potentielle » et « OuLiPo » qui ont été publiés chez Folio, on aurait donc honte de les méconnaître.
La bande dessinée, c'est un peu comme du théâtre qu'on ferait avec du papier. Art plastique, narratif, littéraire... Dramatique, quoi.

12. LEXIQUE 

MIMETISME : imitation, répétition, reproduction rigoureuse (du réel).

ONOMATOPEE : Mot dont la prononciation rappelle le son produit par l'être ou la chose qu'il dénote. "glouglou ", "pan ".

SEQUENCE : partie, durée et espace de récit. L’équivalent d’une « scène », au théâtre ou d’un paragraphe, en littérature.

ESPACE INTERICONIQUE : espace généralement blanc entre les images (espace/temps)

CHAMP : l’ensemble des éléments cadrés dans l'image.

HORS-CHAMP : l'ensemble des éléments qui ne sont pas cadrés dans l'image ou montrés dans la séquence mais qui leurs sont néanmoins sous-jacents.

CONTRECHAMP : l'ensemble des éléments dévoilés dans le cadrage suivant celui, précédent, qui les sous-entendait.

PLAN : chaque plan est une couche de l'image.

TRAME : chaque couche de l'histoire est une trame.

ELLIPSE : saut dans le temps ou l'espace du récit, rupture avec la linéarité de celui-ci. Cf.« espace intericonique ».

13. BIBLIOGRAPHIE & LIENS

"BANDE DESSINÉE ET CULTURES, Évelyne Sullerot, 1966, Opera Mundi.

"BANDE DESSINÉE ET FIGURATION NARRATIVE", Collectif, 1967, Musée des Arts Décoratifs - Palais du Louvre.

"LE LANGAGE DE L'IMAGE", Anne-Marie Thibault-Laulan, 1971, Éditions Universitaire.

"POUR UN 9ème ART", Francis Lacassin, 1971, 10/18.

"LA BANDE DESSINÉE, ESSAI D'ANALYSE SÉMIOTIQUE", Pierre Fresnault-Deruelle, 1972, Hachette.

"LA BANDE DESSINÉE ET SON DISCOURS", Revue Communications, 1976, Seuil.

"LA CHAMBRE À BULLE", Pierre Fresnault-Deruelle, 1977,10/18.

"RÉCITS ET DISCOURS PAR LA BANDE ",Pierre Fresnault-Deruelle, 1977, Hachette.

"LES SPECTRES DE LA BANDE", Alain Rey, 1978, Minuit.

"AVANIES ET MASCARADES", Bruno Lecigne, 1981, Futuropolis.

"BANDE DESSINÉE CHINOISE", Université de Paris VIII, 1982, Centre Georges Pompidou.

"LA BD CRITIQUE LATINO-AMÉRICAINE (IDÉOLOGIE ET INTERTEXTUALITÉ), Maria Perez-Yglesias & Mario Zeledon-Cambronero, 1982, Cabay.

"FLASHES SUR LE COMIQUE D'IMAGES DANS LE FILM ET DANS LA BD", Collectif, 1983, Cabay.

"FAC-SIMILE", Bruno Lecigne & Jean-Pierre Tamine, 1983, Futuropolois.

"LA BANDE DESSINÉE À L' UNIVERSITÉ... ET AILLEURS : ÉTUDES SÉMIOTIQUES ET BIBLIOGRAPHIQUES", Jean-Louis Tilleul, 1984, LLN.

"AUTOUR DE LA BD", Collectif, 1985, Lebeer-Hossmann-Palais des Beaux-Arts.

"LA BANDE DESSINÉE DEPUIS 1975", Thierry Groensteen, 1985, MA éditions.

"LA BANDE DESSINÉE", Anne Baron Carvais, 1985, PUF.

"CONTREVERSE", revue numéros 1 à 4, 1985-1986, Futuropolis.

"LE MYSTÈRE DE LA CASE VIDE", Luc Dellisse, 1986, Éditions Nocturnes.

"POUR ANALYSER LA BANDE DESSINÉE", Jean-Louis Tilleul, 1987, LLN.

"LES CAHIERS DE LA BANDE DESSINÉE", revue numéros 56 à 83, 1984-1988, Glénat.

"BANDE DESSINÉE, RÉCIT ET MODERNITÉ", Colloque de Cerisy, 1988, Futuropolis.

"SÉMIOLOGIE DU RÉCIT EN IMAGES", Alain Berghala, 1988, LFEEP.

" LA BANDE DESSINÉE", Revue Europe, 1989.

"HERGÉ ÉCRIVAIN", Jan Baetens, 1989, Labor.

"ON A MARCHÉ SUR LA TERRE", Pierre Masson, 1989, PUL.

"LIRE LA BANDE DESSINÉE", Pierre Masson, 1990, PUL.

"CINÉMA ET BANDE DESSINÉE", Revue Cinémaction, 1990, Corlet-Télérama.

"LECTURES DE BANDE DESSINÉE", Jean-Louis Tilleul, 1991.

"CASE, PLANCHE, RÉCIT", Benoît Peeters, 1991, Casterman.

"L'UNIVERS DES MANGAS", Thierry Groensteen, 1991, Casterman.

"POUR LIRE LA BANDE DESSINÉE", Arnaud de la Croix & Frank Andriat, 1992, De boeck-Duculot.

"LE LANGAGE CINÉMATOGRAPHIQUE EN BANDE DESSINÉE", Manuel Kolp, 1992, Université de Bruxelles.

"LA BANDE DESSINÉE", Benoît Peeters, 1993, Flammarion.

"POUR UNE LECTURE MODERNE DE LA BANDE DESSINÉE", Jan Beaetens & Pascal Lefèvre, 1993, CBBD.

"TÖPFFER, L'INVENTION DE LA BANDE DESSINÉE", Thierry Groensteen & Benoît Peeters, 1994, Hermann.

"LA BANDE DESSINÉE, ART SÉQUENTIEL", Will Eisner, 1996, Vertige Graphic.

"LE RÉCIT GRAPHIQUE", Will Eisner, 1998, Vertige Graphic.

"LA TRANSÉCRITURE", Colloque de Cerisy, 1998, Nota Bene & CNBDI.

"LA BANDE DESSINÉE EN FRANCE", Thierry Groensteen, 1998, CNBDI.

"SYSTÈME DE LA BANDE DESSINÉE", Therry Groensteen, 1999, PUF.

"L'ART INVISIBLE", Scott McCloud, 1999, Vertige Graphic.

"REINVENTING COMICS", Scott McCloud, 2000, Paradox Press.

"NEUVIÈME ART", revue, depuis 1996, CNBDI.

"L'INDISPENSABLE", revue, depuis 1998, Boucaniers.

"CRITIX", revue, depuis 1996, Bananas bd.

LIENS

www.freon.org : site des éditions fréon, divers textes théoriques très pointus.

www.bol.ocd.fr/html/bd.htm : site de la revue CRITIX.

www.scottmccloud.com : site de l'auteur de "Understanding comics" et "Reinventing comics", Scott Mc Cloud.

www.cnbdi.fr/thierryg/index.htm : site de Thierry Groensteen.

http://www.sdv.fr/pages/adamantine/index.html : le site du critique Harry Morgan, plusieurs textes théoriques et polémiques, une bibliographie plus étendue sur les ouvrages consacrés à la BD ("Le petit critique illustré").

http://www.afaa.asso.fr/c-15/15--007-.htm : La bande dessinée francophone des années 60 à nos jours.

http://gciment.free.fr/bd/index : le site du critique Gilles Ciment.

http://pourpre.com/chroma/ : La couleur dans tous ses états.

http://www.bnf.fr/pages/expos/bdavbd/index.htm : La bd avant la bd.